Partagez | 
 Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 

Invité

Message Just because you're burned doesn't mean you're gonna die. [PV Jacky Boy !] › Lun 28 Sep - 22:29
Le Faux Frère gardait la porte. Il avait son berger allemand avec lui, le salaud. Lenny oublia rapidement ses illusions, et alla manger un panini au cyber du coin pour se remettre les idées en place. La moitié de la monnaie qu’il avait sur lui au moment de son expulsion y passa. Il y avait bien quelque chose à faire, mais quoi ? Sa première pensée fut : y a bien quelqu’un dans la famille qui va mourir, et me léguer les lingots planqués sous sa paillasse. Puis il se souvint qu’il n’avait pas assez de contact avec les oncles et tantes pour qu’un notaire retrouve sa trace, d’ailleurs bien compliquée par ses pérégrinations ; que ses parents n’étaient pas du genre à gagner au loto ; et qu’à moins d’un enchaînement de circonstances particulièrement inattendu, avec mariage princier et accident de chasse, il ne pouvait pas en attendre autant de son frère et de sa sœur.

Il abandonna immédiatement le concept familial pour se concentrer sur d’autres : le braquage, le retour à la vie de gigolo, le passage de la frontière mexicaine. Tout ça était un peu plus réaliste que l’héritage miraculeux, mais à peine. C’est en renonçant à trouver une banque assez tarée pour lui faire un prêt qu’il revint à sa famille : peut-être qu’ils pourraient lui prêter du fric. Ou du moins, lui offrir le gîte et le couvert, ou de quoi crécher à l’hôtel s’ils ne voulaient plus voir sa gueule, le temps qu’il s’incruste dans le circuit de l’emploi. S’il gagnait le fric pour l’avocat d’une manière relativement décente, au moins ça ne le grillerait pas aux yeux des jurés. Il y avait fort à parier que ce petit salopiaud de Faux Frère le ferait pister par un privé pour accumuler le plus de saloperies possibles sur son compte, et il y en avait déjà assez en fouillant dans son passé. Il était à la porte de chez Rose, il avait besoin d’un toit au-dessus de sa tête pour se remettre le pied à l’étrier, d’une adresse à écrire sur les CV. Un truc tangible, durable. Pour cette fois, il ne pouvait pas faire semblant. Putain, ça faisait chier…

Un voisin le reconnut, ce qui le fit sourire. Il s’était tellement serré la ceinture pour arriver jusqu’à Sioux Falls qu’il avait l’impression de ressembler à ces cabots pelés aux yeux tristes, ceux qui jouaient les mannequins sur les affiches de la protection animale. Mais c’était un petit vieux, allez savoir quelle était la part de l’hallucination dans ce qu’il disait… aussi, quand il raconta qu’ils étaient tous partis au diable vauvert, Lenny ne paniqua pas trop. Il traîna quelques temps dans le quartier, et se fit dégager d’une fontaine publique où il prenait le soleil par une vieille connaissance. Desmond Galving était devenu flic, apparemment. Il y avait toujours eu quelque chose de bizarre chez ce mec. Sachant qu’il fantasmait sur son abrutie de sœur à l’âge des amours adolescentes imaginaires, Lenny lui soutira quelques informations en le prenant par la fibre sentimentale. Mais rien de concret… Il fallait se rendre à l’évidence : ils étaient effectivement partis.

Des lui paya une bière, et lui demanda gentiment de quitter le périmètre avant que ses supérieurs les voient ensemble. Super ambiance de boulot, dis donc. Mais Lenny obtempéra : grâce à lui, il avait maintenant une idée sur l’adresse de son cher petit frère. En tout cas, sa dernière adresse de travail connue, si ça n’avait pas changé. Il y aurait au moins un collègue, un patron, un vieil habitué qui se souviendrait de lui… si la boutique n’avait pas fermé. Comme on dit, c’était mieux que rien. Mû par son éternel optimisme de vagabond opportuniste, Lenny mit donc le cap sur Marple Springs et ses commerces à thème musical. En route, il commença – c’était pas trop tôt, certes – à réfléchir à ce qu’il allait dire s’il remettait effectivement la main sur son frangin adoré.

La première pensée qui lui vint en tête fut : « Je pourrais être mort, et t’aurais hérité de rien. Alors sois cool et la prochaine fois ce sera peut-être bien différent. »

Tss, il avait vraiment un problème. Ça va pas de penser immédiatement à la mort comme solution à tout, apparemment la bière ne lui avait pas fait beaucoup d’effet. D’habitude, c’était euphorisant. La vérité, c’est qu’il faisait dans son froc à l’idée de revoir Jackie Boy et d’entendre ce qu’il aurait à lui dire, au point qu’il ne voyait pas trop quoi répondre. Il avait parfaitement conscience d’avoir merdé, et pas beaucoup de remords à afficher pour se le faire pardonner. Il avait sincèrement l’impression d’avoir agi normalement, comme l’aurait fait n’importe quel mec sain d’esprit et qui souhaite le rester. Bah ! Après tout, le petit aussi s’était fait la malle dès que possible. Il serait peut-être d’accord avec lui, l’âge aidant. C’était ça, le dilemme : soit il adhérerait au « chacun son chemin » mais du coup, ne lui prêterait pas de fric. Chacun son chemin, chacun son porte-monnaie, logique. Soit il serait resté partisan du « solidarité fraternelle avant tout », auquel cas il jugerait l’attitude passée de Lenny comme une trahison impardonnable… et il ne lui prêterait pas de fric.

Descendu à la gare routière, Lenny se donna quelques jours de réflexion pour mener à bien cette stratégie. Il lui semblait bien apercevoir la ligne bleue de la mer à distance de marche, et il avait envie d’entendre les cris des mouettes. Ça lui ferait du bien. Quelques bons Samaritains lui donnèrent en route, le tout additionné, cinq dollars, une clope et du feu. Etrangement, il n’avait pas faim. Il s’acheta une boîte de chewing-gums à la cannelle dans un tabac, et descendit au port pour s’asseoir au bord de l’eau. Une immense fatigue l’assommait comme un bœuf, et il suivit du regard le clapotement de l’eau sale contre les coques, comme si c’était la plus belle fille du monde endormie dans son lit personnel. Il avait envie de nager, à vrai dire. Mauvaise idée, mais c’était comme ça. Il y avait un sentiment de liberté incroyable à nager hors des structures municipales.

« Je pourrais lui dire… Ecoute, c’est sûr que t’as pas trop envie de me fréquenter après tout ce qui s’est passé, ou plutôt, tout ce qui ne s’est pas passé. Crois-moi, je peux comprendre. Moi aussi, un mec comme moi, je lui foutrais des claques. Mais je te promets que si tu m’aides à m’en sortir, je ferai un tour à l’étranger, très loin, et même que je t’enverrai des chouettes cadeaux de temps en temps. Pour tes gosses, quand t’en auras. Putain, si ça se trouve, il en a déjà, le con... »

Du coin de l’œil, il perçut quelques silhouettes qui marchaient dans sa direction ; ce n’était ni la première ni la dernière fois ce jour-là, après tout c’était un port en fin d’après-midi et chacun vaquait à ses occupations. Il ne suivait pas des yeux tous les promeneurs qui croisaient sa route par hasard. Mais quelque chose dans la démarche de celui-là finit par fixer son attention, inconsciemment. Le type passa dans l’angle mort, il allait passer derrière lui, tandis que Lenny faisait face à l’eau, les jambes ballantes dans le vide. Le son de ses pas éveillait un écho dans son crâne, même en supprimant l’image. Un tic nerveux agita ses pieds, qu’il immobilisa distraitement en appuyant ses deux mains sur ses genoux, comme s’il avait trouvé un truc génial à dire. Mais il n’y avait plus que le vide dans son crâne, un grand vide sombre comme les profondeurs de la mer.
Revenir en haut Aller en bas

Invité

Message Just because you're burned doesn't mean you're gonna die. [PV Jacky Boy !] › Mer 30 Sep - 18:38
Just because you're burned doesn't mean you're gonna die.
Matthews Brothers

Cette pression d’eau était minable. Et tout ça pour quoi ? Pour même pas cinq minutes de bonheur. Surtout ne pas dépasser ces cinq minutes, sinon c’était l’engueulade dans tout l’immeuble pour savoir qui avait volé l’eau chaude. Mon adorable voisine avait fini par déménager, du coup il ne me restait plus que ces gens louches qui ne me regardaient pas dans les yeux en me croisant. Ou alors qui le faisaient de leurs yeux noirs qui avaient vu trop de choses. Trop d’horribles choses. Je crois bien que par rapport à certains d’entre eux, j’avais eu une vie de prince, mais très peu pour moi l’idée d’aller prendre le thé chez eux pour leur demander.

Comme souvent, en sortant de la douche, je me cognai le coude contre la petite étagère en verre sur laquelle était posée ma brosse à dents dans son gobelet, au-dessus de l’évier. Être grand dans ce genre d’endroits était un réel handicap, c’était exaspérant. Je passai une serviette autour de ma taille et me rendis dans le salon impeccable, nettoyé et rangé il y a deux-trois jours seulement. S’il fallait absolument que je vive dans une maison d’horreur, autant m’occuper correctement de mon petit endroit à moi, n’est-ce pas ? Mon labrador blond leva le nez de son panier et se mit à me suivre du regard, dans l’espoir de me voir ouvrir un placard pour en sortir ses croquettes. Pas de chance, il n’obtiendrait rien en cette fin d’après-midi. Un sourire moqueur m’étira les lèvres et il le comprit visiblement, puisqu’il se roula en boule comme un chiot et ferma les yeux. J’agrippai un jean et un caleçon posés sur la planche à repasser et les enfilai d’un geste automatique, perdu dans mes pensées, lançant la serviette sur le canapé le plus proche. Rapidement, je jetai un coup d’œil à la brique qui me servait de portable. Rien. En même temps, les gens savaient à quel point j’avais horreur de tout ce qui concernait l’informatique. Ce truc, c’était juste au cas où. Une fois ma chemise à rayures bleues et blanches enfilée, j’attrapai la laisse de Charlie et sifflai un coup pour qu’il se réveille.  

A part les mouettes qui virevoltaient au-dessus de nos têtes, le port était relativement désert. Les gens qui passaient par là étaient souvent pressés de rentrer chez eux, très peu s’arrêtaient pour contempler le paysage. Qui était pas mal, au final. Il fallait juste prendre le temps d’observer les allées et venues des bateaux, l’eau qui claquait contre les parois du quai, les noms pour le moins étranges qu’on avait donné aux minuscules barques. Il ne suffisait que de cinq petites minutes pour voir la beauté de l’endroit.

Je tournai la tête vers Charlie et lui tendis un bâton trouvé le long de la route, l’air amusé. Il y enfonça ses crocs d’un air de fou-furieux et ça m’arracha un rire amusé, ce genre de rires qui font énormément de bien. Ces derniers jours n’avaient pas été forcément simples, entre les collègues qui me lâchaient à tous les coups, le départ de ma voisine, cette altercation avec un voisin bourré… Sentir le soleil me réchauffer la peau avait quelque chose de rassurant, et la bonne humeur éternelle de Charlie était plutôt communicative. Lorsque je lui arrachai le bâton, il fit un bond et je me mis à courir en arrière, le sourire aux lèvres.

« Viens le chercher, ton bâton. Viens ! »

Je lui parlais comme on pourrait parler à un gosse, mais je m’en fichais bien. Ce chien était l’un des seuls à m’être restés fidèles, et probablement l’être le plus important pour moi. En à peine trois ans il avait réussi à se faire une énorme place dans ma vie et dans mon cœur, il était le seul à écouter sans juger, même sans comprendre. Il avait remplacé le rôle de ma famille sans le savoir, et j’avais enfin l’impression de vivre, après toutes ces années. Lorsqu’il sauta pour attraper le bâton, je levai le bras, ce qui l’énerva un peu.

« Espèce de râleur » lui dis-je en lui tendant le foutu bâton, tout sourire.

Je me remis à marcher à l’endroit, ébloui par le soleil, observant tant bien que mal un petit yacht qui rentrait au port. Si j’en avais eu les moyens, je me serais sûrement acheté un bateau. Un simple voilier aurait parfaitement fait l’affaire, je ne cherchais pas le luxe. Juste de quoi m’évader le temps d’une journée ou d’une après-midi, laisser la mer m’emporter. C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme. Je passai derrière un gars qui semblait aussi prendre le temps de regarder ce qui l’entourait, les jambes balançant au-dessus du vide, ce qui me donna envie de le rejoindre. Je me ravisai, après tout chacun avait besoin d’un peu de calme de temps en temps et très peu pour moi l’idée de le déranger dans ses réflexions. Je le dépassai donc, mais me retournai à moitié pour pouvoir le regarder sans avoir le soleil dans les yeux. Un frisson me parcourut l’échine.

Cette posture, ces cheveux, cette nervosité soudaine… Un seul mot résonnait dans ma tête, un seul nom plutôt. Lenny ? Ca ne pouvait pas être lui. Je n’avais pas eu de nouvelles depuis bien trop longtemps, je le pensais mort à l’heure qu’il était. Je ne savais pas où il était parti, avec qui, et ce qu’il avait fait, mais il ne pouvait pas être vivant. Il vivait une vie bien trop dangereuse pour ça, je le savais. J’avais beau être petit la dernière fois que je l’avais vu, j’avais compris ce qui l’attendait, plus ou moins. Après tout j’aurais pu choisir cette voie-là, moi aussi, rien ne m’en avait empêché. Sauf que j’avais trop un cœur de tendre, peut-être pas les couilles pour partir dans cette direction-là, Lenny et moi on ne se ressemblait pas. Je lui avais collé pendant toute mon enfance, il m’avait rejeté à chaque fois, et depuis un long moment j’avais abandonné toute envie de le retrouver ou même de faire comme lui. Il ne le méritait pas.

Je m’immobilisai pourtant, nerveusement. J’allais poursuivre ma route, mais il fallait d’abord que je sache qu’il ne s’agissait pas de lui, que mon imagination me jouait des tours. Je serrai les poings, comme pour me donner du courage, puis fis demi-tour d’un pas faussement assuré. En m’approchant de cet homme, mon cœur manqua un battement. Une apparence pouvait être trompeuse, mais ce regard, lui, ne l’était pas. Mon frère était vivant.

« Lenny ? » lançai-je, plus surpris qu’en colère. Pourtant je sentais que mon sang ne ferait qu’un tour dans peu de temps, mais pour le moment je n’arrivais même pas à réfléchir correctement. D’une voix méfiante, tout comme l’était ma posture, je lui demandai : « Qu’est-ce que tu fous là ? »

 

Emi Burton
Revenir en haut Aller en bas

Invité

Message Just because you're burned doesn't mean you're gonna die. [PV Jacky Boy !] › Mer 30 Sep - 22:31
"T'inquiète, petit, t'inquiète. Je vais te laisser tranquille. Je fais que passer, j'ai juste... pas des ennuis, mais..."

Par réflexe, un réflexe acquis en voyant nombre de types plus forts que lui s'approcher assez rapidement avec des intentions hostiles, Lenny se rétracta comme un chat sauvage, les yeux grand ouverts, les mains levées comme pour montrer qu'il n'avait pas d'armes, et sentit les os de ses épaules émettre un claquement désagréable en s'arquant d'un coup dans leurs jointures. L'atmosphère marine décontractée s'était soudain chargée d'électricité. Il se releva maladroitement, regrettant soudain de n'avoir pas mangé davantage, ce qui vous ancre toujours un homme dans le sol, en reculant d'un bon pour se mettre à plat sur la terre ferme et se tenir prêt à tout. C'était un préalable à toute conversation, et même à toute pensée ; rien de personnel contre le Nain. D'ailleurs... Maintenant qu'il le regardait en face dans les yeux, en se tenant à son niveau...

"Putain de merde !" Le regard du vagabond s'autorisa un aller-retour vers les pieds du Nain, et un sourire d'admiration illumina son visage mal rasé. "T'as grandi... T'as mué... Je veux dire, c'est normal, mais t'es devenu un homme ! Bordel, ça fait plaisir."

Par précaution comme par courtoisie, il recula d'un pas, gardant cependant son sac de voyage derrière lui ; un coup de pied rageur en direction des eaux du port était si vite arrivé... La courtoisie n'était pas son sport national dans de nombreux domaines, tels que la conversation ou la drague, mais sur le plan du langage corporel, il préférait la respecter. Il se sentait assez minable. Sans doute allait-il se faire engueuler, peut-être casser la figure, une chose était certaine : il ne se sentait pas en humeur de riposter. Ce n'était pas la bonne méthode pour arriver à ses fins, de toute façon. Ce gamin était sa seule chance et il devait donc la saisir, il ne pouvait pas lui en vouloir trop de tenter sa chance, pas vrai ? Il le connaissait. C'était dans sa nature. Son totem avait toujours été le coyote.

Intimidé, il attendit l'assaut pour calculer la meilleure stratégie à l'impro ; il se laissait porter par le courant. Son regard détourné de côté, légèrement baissé, tomba naturellement sur le chien qui capta un instant son attention. Quoi, c'était son chien ? Le salaud, il était beau gosse, carrément, et il avait même un chien. Lenny mourait de curiosité de voir sa maison. Il était aussi curieux de savoir ce que le chien penserait de lui. C'était vachement important. Il n'aurait pas su dire pourquoi, mais peut-être que ça lui faisait simplement un break, entre deux interactions humaines assez terrifiantes. Un murmure entre ses dents, un petit geste de la main qu'il n'avait pas fourrée dans sa poche ; une invitation qui n'obligeait à rien, en passant, comme entre deux animaux errants dont les routes se croisent.

"Toi aussi, t'es beau. On te nourrit bien, gros veinard."

Le regard qu'il releva sur Jack était presque timide, quémandeur, sans aucune fausse pudeur sur sa condition d'ailleurs trop évidente.

"Alors... je te raconte, si tu veux. Si tu veux pas, ben... Je sais pas. On dirait bien que j'ai marché jusqu'au bout, comme dirait Forrest Gump," tenta-t-il de sourire en indiquant d'un signe du menton le bord de la rade et les eaux qui s'étendaient au-delà. C'était peut-être pas la meilleure référence à citer. Il sautait toujours le début, où Forrest était gamin, pour regarder directement les histoires de hippies nues et de guerre du Vietnam. Il était chiant, avec ça. Il le savait parfaitement, il avait été chiant avec beaucoup de choses. On dit qu'on ne lutte pas contre sa nature ; lui, en tout cas, il n'avait jamais essayé. Il ravala un flashback de Jacky Boy enfant. Pas le moment. En fait, ça n'avait jamais été le moment et ça ne le serait jamais.
Revenir en haut Aller en bas

Invité

Message Just because you're burned doesn't mean you're gonna die. [PV Jacky Boy !] › Jeu 1 Oct - 21:59
Just because you're burned doesn't mean you're gonna die.
Matthews Brothers

Le toiser du haut de mon mètre quatre-vingt-quatorze me donnait une force que je n’avais jamais eue par rapport à lui. Cette tête de plus me donnait l’impression d’avoir enfin quelque chose à dire, et semblait vouloir me faire comprendre que : « cette fois, tu te fais pas avoir, c’est toi le plus impressionnant ». Lenny m’avait toujours pris pour un gamin, pour ce petit frère qui cherchait de l’attention et qui, au final, ne servait pas à grand-chose. Ca avait été le cas pendant de nombreuses et longues années, j’en conviens. Mais cette fois, tout était différent.

Il avait eu l’air vulnérable, les mains en l’air, les yeux grand ouverts. Ca aurait pu me faire pitié, mais après tout ce qui s’était passé je n’avais aucune envie de céder à son hypocrisie. Visiblement, lui aussi avait remarqué à quel point j’avais changé. Un rire moqueur et ironique m’échappa.

« Généralement c’est ce qui arrive quand on vieillit, ouais. Si t’avais pas abandonné la famille comme un lâche t’aurais pu voir tout le monde grandir. Et j’peux te dire que certains sont devenus carrément canons. »

Je me tus un instant, observant son visage. Il avait les traits fatigués, le regard un peu plus vide que la dernière fois. Une certaine lueur y brillait pourtant toujours, celle qui m’avait toujours fait peur. Ca n’avait pas changé. J’avais toujours peur de lui, malgré ma tête de plus. Peur de mon propre grand-frère. Il était mal rasé, ses cheveux partaient dans tous les sens, ses vêtements étaient affreusement laids à mon goût. Pour ma part, j’y prêtais toujours une attention particulière pour ne pas passer pour le clochard de service. Je m’en fichais bien de dépenser une fortune par rapport à ce que j’avais pour des fringues. J’avais envie de me sentir bien, de faire bonne impression, quelle que soit mon histoire. Si je n’osais pas aller vers les gens, il fallait que les gens viennent vers moi et avoir la classe et le sourire étaient les seules choses qui m’y aideraient.

Puis, Lenny fit un geste qu’il n’aurait pas dû faire. Mon chien était mon chien, une des seules choses qui n’avaient aucun rapport avec mon passé, ma famille ou mon ancienne maison, si on pouvait appeler la baraque comme ça. Charlie était en quelque sorte le symbole de ma nouvelle vie, l’être dont je m’occupais plus que de moi-même, et je n’allais pas laisser mon frère ruiner ça. Lorsque le labrador s’avança vers Lenny, curieux, je le retins d’un coup sec sur la laisse.

« Non » lui dis-je fermement. Il tourna la tête vers moi, surpris, et mon regard s’attendrit alors que je passais une main sur sa tête, rassurant. Je me concentrai à nouveau sur mon frère et poursuivis, la voix presque lasse: « Touche pas à mon chien, Lenny. J’m’en fous que tu sois à Marple Spring, je pourrais pas m’en foutre plus que ça à vrai dire, mais… Si tu fous ma vie en l’air, je te promets que je te ferai payer d’une façon ou d’une autre. »

La violence n’était pas dans ma nature, loin de là même. Je préférais parler plutôt que de me battre mais j’avais assez de muscles à utiliser en cas de besoin, et ça, Lenny avait dû le remarquer. La référence à Forrest Gump me fit soupirer, mais m’arracha un sourire à peine visible en même temps. Il avait exaspéré toute la famille avec ce film, mais quelque part ça m’avait toujours fait rire. Intérieurement, bien sûr, parce qu’on ne rigolait pas dans la famille Matthews.  

« Honnêtement, j’ai pas envie de t’écouter parler. Va voir un psy si t’as absolument besoin de te confier, mais moi j’ai mieux à faire. J’veux juste savoir ce que tu veux. Parce que si t’es là, c’est pas parce que tu regrettes de pas avoir été un bon big bro’ pendant toutes ces années. »  

 

Emi Burton
Revenir en haut Aller en bas

Invité

Message Just because you're burned doesn't mean you're gonna die. [PV Jacky Boy !] › Jeu 1 Oct - 23:13
« Ho, on se calme ! Je vais pas lui filer des puces à ton chien. »

Lenny vacilla sur ses bottes mal lacées, surpris de sa propre énergie. Sa voix avait été plus cinglante qu’il ne l’aurait voulu, un vieux reste d’autorité qui ne lui avait jamais servi qu’à rétablir une distance de sécurité mise à mal. Il n’était pas fier de penser qu’il avait eu précisément la même attitude au moment de remettre à sa place le frère de Rose. Pauvre Nain, il avait pas mérité d’être mis sur le même plan que ce salaud. Ils étaient des étrangers, OK, il ne pouvait pas lui faire la leçon ; sa protestation était plutôt dirigée vers son statut social que vers sa personne.

Mais c’était un redressement d’échine incontrôlable en pareille situation d’infériorité. Réflexe de clochard ; fierté mal placée du type qui va se casser la gueule dans la neige, qui le sait, et que ça vexe. Putain, c’était lui ce foutu Lieutenant Dan. Sauf qu’il avait pas encore sombré dans l’alcool, ça, il y avait toujours fait gaffe : l’alcool, c’était sacré. C’était pour les grandes occasions, les vraies grandes terreurs, pas la terreur quotidienne d’une vie qui ne tient pas debout et qui prend l’eau. Sa famille lui avait au moins appris à ne pas se plaindre ou se faire plaindre pour les petits malheurs du quotidien.

En voyant l’air respectable qu’avait son frangin aujourd’hui, il n’espérait qu’une chose : qu’il n’ait pas oublié ce point fondamental. Ça pouvait toujours lui sauver la mise en cas de coup dur. Il s’efforça d’adopter un ton moins menaçant, et un sourire torve arqua les coins de ses lèvres sèches, qui se retroussèrent sur des canines pointues.

« Ok, c’est toi qu’on appelle Monsieur Matthews. Grand bien te fasse, mais joue pas les grands seigneurs avec moi. Oublie pas que je t’ai vu grandir. »

Mais le fait était que Jack et les autres avaient progressé dans la vie. Donc, il était le seul à s’être vautré, et sans doute les autres auraient-ils la même réaction : le dégoût, la rancune et l’inévitable rejet. Il était foutu. Bon, quand on est sur le plongeoir, autant plonger, probablement, mais c’était quand même sacrément dur à avaler, même pour le grand, l’imperturbable Lenny. C’était le genre de boisson forte qu’il avalerait quand même, par frime, d’un seul coup, et qu’il digérerait plus tard, comme il pourrait, quand il serait seul. Il ferma les yeux une seconde, prit sa respiration et lança très vite, le regard fuyant à nouveau en direction du chien :

« Faisons bref, ça vaut mieux. Tu veux pas m’aider, personne d’autre le fera, du coup je vais crever en taule. Tu me connais, je veux pas crever, mais quand c’est plus possible… Si ça m’arrive, fais au moins ça pour moi : regarde jamais un reportage sur l’isolement. Crois-moi, même si tu me détestes, t’as pas envie de voir ça, t’as pas envie d’imaginer... »

De toute sa tirade, il n’avait pas respiré. Il s’en aperçut uniquement en laissant le silence se rétablir, ou plutôt, la rumeur sourde des criailleries des mouettes et du port voisin. Haletant comme après une course d’obstacles, ou un combat de rue, il se demanda l’espace d’un instant ce qui avait bien pu être si difficile dans cette phrase : après tout, c’était l’évidence, rien de plus, rien de moins. Devant combien de vitrines de boulangerie avait-il bavé, avant de repartir en chantonnant, sans un regret pour tout le sucre qu'il ne pourrait pas se payer ? Ici, avec le soutien de son frère, avec la simple affection brute de ce chien avec lequel il aurait pu jouer, c'était pareil. Quand c'est plus possible, pas de regrets à avoir. Il rajusta vaguement ses fringues sur ses épaules, secoua la tête ; ses cheveux passèrent devant son visage ; son expression changea du tout au tout. Il avait repris son masque crâneur et détaché d’éternel ado qui se la joue cowboy.

« Donc, adieu, j’imagine. Un vrai adieu cette fois, entre hommes. Juste… Je pars pas tout de suite. C’était une route crevante. La mer est pas à toi, encore ? »

Cette fois, c’était une provocation malicieuse et non plus un cri de défense. Il se retint de justesse de tendre la main au Nain, comme dans une de ces scènes viriles de fin de guerre du Vietnam. Il aurait voulu lui taper sur l’épaule, ça lui aurait paru approprié. Mais là, quelque chose lui disait qu’il aurait vraiment pris le risque d’une riposte violente. Au lieu de ça, il fixa une dernière fois l'homme qu'était devenu son frère, pour ancrer sa nouvelle apparence dans sa mémoire, peut-être effacer l'ancienne s'il pouvait. Puis il se rassit, attrapant son sac pour le tenir contre lui. Il lui léguerait ses costumes restants, tiens. Y avait pas de quoi éponger les frais du procès, de toute façon, et ça ferait au moins un heureux.

« Et désolé de pas avoir été un meilleur pote. »

Il se retourna vers l’eau verte du port, qui se dorait d’éclaboussures de soleil brisé, comme autrefois, comme toujours, quand la discussion était close. Le soleil dans les yeux, aïe. Mais il lui en aurait fallu davantage pour pleurer, il avait toujours eu l’œil très sec, au point de se brûler à la poussière de la route.
Peut-être que, s’il faisait semblant d’être seul, s’il en était suffisamment convaincu, ça finirait par être vrai.
Revenir en haut Aller en bas

Invité

Message Just because you're burned doesn't mean you're gonna die. [PV Jacky Boy !] › Ven 2 Oct - 17:01
Just because you're burned doesn't mean you're gonna die.
Matthews Brothers

Lenny n’avait pas perdu cette envie de me dominer, visiblement. Il avait beau faire des efforts pour passer pour un mec sympa qui avait changé et qui était là pour arranger les choses, on reviendrait toujours vers ce comportement-là. La fierté qui passait avant tout, le rappel constant que je n’étais que son petit frère. Même si Lenny et moi ne nous connaissions plus, je savais qu’il voulait quelque chose et qu’il ferait tout pour parvenir à ses fins, c’est ce qu’il avait toujours fait. Et il était même très probable qu’il parvienne à me manipuler pour que je dise amen à tout ce qu’il me demanderait. Le sourire qui étira ses lèvres me fit frissonner.

« Tu m’as pas vu grandir, Lenny. T’aurais pu, mais t’y as jamais fait attention. T’imagines pas à quel point c’est génial de se faire ignorer par toute sa fratrie. »

Parce que quoi qu’on dise, les autres s’entendaient un peu mieux entre eux qu’avec moi, même si on ne pouvait toujours pas parler de famille soudée. J’avais appris à m’en foutre, ces dernières années, mais c’était le genre de choses qui faisaient mal quand on était gosse. J’avais toujours essayé de garder la tête haute parce que de toute façon, j’avais beau crier, personne ne l’aurait entendu. Ou personne n’aurait voulu l’entendre.

Pour échapper à la pression de la conversation, je portai mon regard sur une mère avec son enfant un peu plus loin, derrière Lenny. Le petit semblait fasciné par les bateaux, et dès qu’un d’entre eux bougea, le gosse se mit à gesticuler joyeusement dans tous les sens. Je voulais une relation comme ça avec mes futurs enfants : je voulais leur montrer le monde, leur apprendre la vie. Je voulais faire tout le contraire de mes parents, surtout, mais d’abord il fallait que j’en aie les moyens, ce qui n’était pas encore trop le cas.

Malgré mon envie de continuer à les observer, il fallait que je reprenne cette foutue conversation avec cet inconnu que je n’aimais pas. Ce dont il me parla me déstabilisa. Je savais qu’il essayait de me faire céder, de trouver un moyen de toucher mon côté trop gentil, trop naïf. Je ne pus m’empêcher de m’imaginer quelqu’un mourir d’isolement, et mon regard s’assombrit suite à cette image. Je restai silencieux, ne sachant absolument pas quoi dire, et baissai le regard vers mes pieds. Charlie s’était assis à côté de moi et attendait sagement, le regard braqué sur les mouettes au-dessus de nous.

L’adieu de Lenny brisa quelque chose en moi. Un soudain sentiment de culpabilité m’envahit, comme si j’avais loupé la seule chance qu’il me restait d’avoir, un jour, un frère. Un vrai. La façon dont il se rassit, son sac contre lui, cette manière de tout abandonner en à peine quelques secondes… Peut-être devais-je l’aider, après tout. Il restait un Matthews, et apparemment la famille passait avant tout. C’était en tout cas ce que disaient les bouquins. Je soupirai. Il fallait que je sache une chose avant, une seule.

« Pourquoi moi ? » lui demandai-je d’une voix toujours méfiante, la plus froide possible. « On est quatre, les deux autres sont toujours en vie. Pourquoi m’avoir choisi ? J’suis le plus jeune, celui qui logiquement devrait avoir la pire vie, vu que les autres ont tout pris. J’comprends pas, Lenny. »

J’eus un pincement au cœur en repensant à ma sœur. La seule fille de la famille. La dernière fois que je l’avais vue, c’était dans la cuisine de notre appartement pourri à Sioux Falls. Elle écrivait une minuscule lettre bourrée de fautes à laisser sur la table, et je n’avais pas osé la déranger. Je l’avais regardée, simplement, réalisant à ce moment-là qu’elle était devenue vraiment belle. Je l’avais regardée partir sans se retourner, et elle n’était jamais revenue.

« J’te le demande une dernière fois. Tu veux quoi ? De l’aide, ok. Quel genre ? »   

 

Emi Burton
Revenir en haut Aller en bas

Invité

Message Just because you're burned doesn't mean you're gonna die. [PV Jacky Boy !] › Ven 2 Oct - 22:01
Le soleil commençait à baisser. Bientôt, le regarder en face deviendrait supportable. Lenny serra les dents, faisant appel à toute sa patience. Ces épreuves physiques inutiles et sans objectif qu’il s’imposait dessinaient un équilibre artificiel avec son absence totale de résistance aux conflits, au partage des émotions. On aurait dit que des colliers de roses rouges flottaient en direction de l’horizon, dansant sur le rythme lent des pavanes. Quand il avait compris que Rose était bien morte, il n’avait pas pleuré non plus. Il lui semblait n’avoir rien ressenti de spécial. Fatalisme, peut-être. Il bloqua cette pensée mécaniquement, comme il aurait bloqué sa respiration pour arrêter d’avoir le hoquet. Mais le Nain continuait ses questions, il ne s’en allait pas. Même s’il était pénible de poursuivre cette sorte d’entretien d’embauche très mal engagé, l’instinct de Lenny eut un sursaut pour se cramponner à ce maigre rai de lumière. Il glissa un coup d’œil en biais vers la silhouette qui s’obstinait à demeurer dans le coin de son champ de vision.

"Allez, dis pas qu’on a tout pris. J'ai rien pris, moi. C'est bien la seule chose que tu puisses pas me reprocher."

Il l’avait taquiné, mais pas tant que ça. Il lui avait piqué ses jouets, par principe, parce qu’ils tournaient tous sur les trois mêmes objets dans le même espace clos, mais le petit savait parfaitement qu’il n’y tenait pas, qu’il n’avait pas de suite dans les idées. Il suffisait d’attendre quelques minutes et Lenny se lassait, sortait faire un tour. « D’où tu viens ? – De la rue. – Et où vas-tu ? – Dans la rue. » Très jeune, il avait étouffé dans ce petit univers social. Pas besoin d’être psy, ni d’être adulte, pour percevoir cette tendance, et il savait bien que le gamin n’était pas con. Rien pris ? Il avait pris la cervelle, le Nain. Pas volontairement, certes : contraint et forcé. Les petites bêtes qui se font marcher dessus sont les plus malines, par la force des choses. Non pas que Lenny se trouve con, mais il était à peu près certain d’être doucement cinglé, et ça n’aidait pas à la stratégie. Bon ! Lenny était revenu dans la conversation, y avait rien à faire contre ça. Il eut une grimace, s’étira presque au point de s’étendre au sol, mais résista à la tentation et se releva comme un ressort. La souplesse lui était revenue à l’armée. Il regarda son frère, puis son sac, et commença à y fouiller tout en parlant, d’une main leste, comme un pickpocket.

"Je veux m'en sortir, c’est tout. Je suis une bête. Tu sais ça... Un chien, tu le laisserais pas crever sur le pavé, même un chien fugueur."

Son visage se crispa : il ne trouvait pas ce qu'il cherchait. Ses gestes se firent désorganisés, puis sa figure s'éclaira, et il tira enfin d'une poche annexe renforcée à plusieurs reprises au fil de pêche quelques liasses de pages grises, enserrées dans une couverture qui en avait vu de belles, mais qui résistait vaillamment, hormis quelques accrocs aux coins. Il entreprit de feuilleter ce carnet, sa résolution visiblement renforcée de l'avoir retrouvé, avec la fièvre d'un affamé qui entame un repas longtemps attendu. En surveillant le chien, craignant un geste de protection envers un maître qui respirait l'hostilité et l'insécurité, il se rapprocha petit à petit. Les pages remontaient dans le temps. Son écriture se faisait de plus en plus enfantine. Son visage, sur les photos collées ça et là, de plus en plus délicat, androgyne, presque angélique. Son regard, de plus en plus absent, flottant dans un brouillard où nul ne pouvait l'atteindre.

"Je viens te voir toi parce que... tu t'en souviens pas, mais quand t'es né, j'étais déjà assez grand pour comprendre. On t'a collé dans mes bras et on m'a dit : tu t'en occuperas. Je savais pas faire ça, j'avoue, mais bon... Faut croire que toi, t’y as cru. T'es le seul qui se soit accroché à moi. Honnêtement, si toi tu me dis non, les autres, ça vaut même pas la peine de tenter. C’est même pas la cervelle que t’as pris, toi. C’est le cœur."

Elle était là. Il y fixa son index en reprenant son souffle. Une photo moche et sombre, prise sans véritable soin, sans aucun talent, sans âme. Un enfant pâle, aux joues pleines, aux cheveux longs, quatre ans peut-être, serrait un paquet contre lui, incertain de la marche à suivre, mais ne quêtait pas vraiment d'instructions de la part du photographe. Lenny aimait cette rare photo d'enfance car il se trouvait là-dessus un air presque normal. Sur la page en vis-à-vis, il était écrit : "Ancor 1 garson." Sur la précédente, on devinait un énorme soleil gribouillé aux feutres de couleur, dont les teintes criardes traversaient le papier. Il avait reçu le carnet pour le récompenser d'avoir appris à écrire.

"Dis-moi non si tu veux me dire non, mais tu peux quand même pas m'en vouloir d'avoir essayé. Et si tu me dis pas non... tu peux me demander tout ce que tu veux. Je suis débrouillard. J'ai juste besoin d'un coin pour crécher le temps de retaper ma vie, mettre le plus de fric possible de côté, le temps qu'une certaine catastrophe me tombe dessus."

La proposition effleurait presque le concept d'illégalité, mais encore une fois, ils n'étaient pas sortis de la cuisse de Jupiter. Ce n'était pas une suggestion si honteuse.
Revenir en haut Aller en bas

Invité

Message Just because you're burned doesn't mean you're gonna die. [PV Jacky Boy !] › Sam 10 Oct - 22:17
Just because you're burned doesn't mean you're gonna die.
Matthews Brothers

La façon dont Lenny fouillait dans son sac me rendait nerveux. Je ne savais pas ce qu’il cherchait, mais ça semblait être plutôt important et en plus de ça, il mit du temps à trouver. Le regard rivé sur ses mains qui ouvraient et refermaient des poches à toute vitesse, j’attendis, mes propres mains crispées sur la laisse de Charlie. Le labrador me voyait rarement dans un état pareil alors il était plutôt énervé lui aussi, mais je savais qu’il n’attaquerait pas. Sauf si je me mettais à gueuler sur mon frère ou qu’il tentait quoi que ce soit envers moi, là son instinct de loup reprendrait le dessus et c’était mort pour Lenny.

Lorsqu’il se compara à un chien, mon regard s’assombrit. J’avais presque envie de lui répondre que j’aurais préféré accorder ma confiance à un chien plutôt qu’à lui, mais je me tus. Je n’avais peut-être plus autant peur de lui qu’avant, mais je savais qu’il pourrait m’en coller une quand il voudrait. Il avait beau chercher de l’aide et faire le gentil, quand son sang ne faisait qu’un tour, il s’en foutait royalement de savoir si oui ou non il aurait ce qu’il voulait en fin de compte. En plus, malgré tout ce qu’il avait fait – ou pas fait, finalement – je ne me sentais pas d’humeur à le chercher. Ce n’était pas dans ma nature. L’impulsivité c’était son truc, pas le mien.

« Un chien, je le prendrais sous mon aile sans hésiter » lui répondis-je simplement. « Toi, faut voir. »

Ca me faisait presque plaisir de le faire tourner en bourrique comme ça. Après tout, il ne devait pas s’attendre à me voir ravi de son retour, je ne l’accueillais pas à bras ouverts mais c’était plutôt normal, à mon avis. Il ne m’avait pas fait mal à proprement parler, mais il m’avait fait du mal. Puis il trouva ce qu’il cherchait. Mon regard fût attiré par ce petit carnet que j’avais déjà vu, il y a longtemps, il y a très longtemps. Je m’accroupis près de Lenny, lentement, parcourant du regard ces feuilles en même temps que lui. Ca y est, il avait réussi à capter mon attention. C’est ce que je craignais. Je posai une main sur Charlie, doucement, en écoutant les paroles de mon frère.

Il essayait de toucher ma gentillesse, mon humanité, encore une fois. Je savais qu’il n’était sûrement pas sincère et qu’il en avait probablement rien à foutre du fait que j’aie cru en lui, mais j’avais du mal à résister. Résister à l’idée de lui pardonner, ne serait-ce qu’un minimum, de lui donner le coup de main qu’il cherchait. Lorsque son index se posa sur une photo que je n’avais jamais vue, je m’assis à côté de lui et lui pris le carnet des mains d’un geste lent. Je me mis à fixer ce minuscule paquet que l’enfant blond tenait dans ses bras. Moi. Lenny et moi. Il m’avait donc bien tenu dans ses bras un jour, alors.

« Bien sûr que j’me suis accroché à toi, t’es mon grand frère. C’est naturel. » Je tournai la page, curieux de voir s’il y avait d’autres photos, mais il n’y avait que celle-là. Pas de couleurs, pas d’émotions, pas de joie. Et pourtant, elle me faisait un effet énorme. Ca me déchirait le cœur de voir qu’un jour, Lenny s’était assez intéressé à moi pour me tenir dans ses bras. Il avait quatre ans, c’est vrai, mais ça m’importait peu. « Ce que j’ai jamais compris, c’est pourquoi on s’est jamais soutenus. Peut-être que c’est utopique comme idée, j’en sais rien, mais on aurait pu se serrer les coudes, non ? Pas avec les parents parce qu’eux de toute façon ils préféraient bosser, mais entre nous ça aurait été possible. » Je m’étais posé cette question pendant toute mon enfance. Pourquoi ? Pourquoi être si distants, pourquoi ne pas essayer de former une famille ? Dans un monde comme le nôtre c’était compliqué, j’en conviens, mais j’avais toujours voulu essayer. Sauf qu’apparemment, les efforts à sens unique ça le fait pas trop.

Il fallait que j’aide Lenny. Par contre, il ne fallait pas que je le laisse revenir la bouche en cœur sans râler. Je lui offrirais un endroit pour dormir et basta. Pour le reste, je ne lui causerais plus. C’était Bagdad, dans ma tête. Les sentiments contradictoires se bousculaient, et en plus de ça il y avait mille et une questions que j’avais envie de lui poser. Sauf que Lenny, c’était Lenny, et il ne m’en parlerait pas. Je le savais.  

« Ma voisine est partie y’a pas longtemps, son studio est vide. J’ai pas envie que tu vives à côté de chez moi, mais c’est le seul endroit que j’connais. C’est pourri, mais c’est ça ou rien. »
  

 

Emi Burton
Revenir en haut Aller en bas

Invité

Message Just because you're burned doesn't mean you're gonna die. [PV Jacky Boy !] › Dim 11 Oct - 20:31
Lenny commençait à fatiguer. L’attention soutenue qu’il accordait à cette conversation tirait sur ses maigres réserves d’énergie. Il n’avait plus l’habitude de se concentrer aussi longtemps sur quelque chose de stratégique, d’intellectuel. Cet effort lui rappelait désagréablement une certaine époque où il devait faire immensément attention à l’impression qu’il faisait à son entourage, sous peine de déclencher une crise dramatique et d’avoir toutes les corvées du monde à accomplir pour se faire pardonner, bref, pas du tout son style. Presque inconsciemment, il se laissa distraire par un oiseau blanc qui se laissait flotter peinard à la surface des flots sombres.  Putain, ça c’était la belle vie, quand même, y a pas à tortiller. Surtout dans un port.

Il fut presque surpris d’entendre une voix sortir du brouillard. Le Nain était apparemment intéressé par son carnet, tant mieux ; et il le laissa volontiers parcourir les environs, attendant patiemment le bon moment pour tendre la main et récupérer son dû. C’était pas forcément le genre de truc qu’il avait envie de lui faire lire en version intégrale. Trop de ses démons dormaient entre ses pages comme autant de feuilles séchées… ou plutôt, comme ces champignons chinois déshydratés qu’il suffit d’humidifier de quelques larmes pour qu’ils reprennent leur forme, déploient leurs grandes ailes noires de dragons en gestation, et ne retrouvent leur vie un instant interrompue.

« Hein ? Ah… Tu veux dire que j’aurais mes chances pour cette piaule ? Enfin, je vais tenter, bien sûr. » L’agitation refit surface, il bégaya sur une syllabe et prit une grande inspiration pour se reprendre en mains. « J’vais me faire beau, enfin, correct. Les proprios, j’vais les impressionner. Si tu te portes garant pour moi, déjà… Le premier loyer, j’vais vendre des affaires, après je trouverai une combine... Putain, merci, vieux. C’est pas grave si tu changes d’avis, tu sais. Tu m’as ouvert une porte déjà, ça sauve la vie. »

Lenny se sentait timide et con. Il s’embrouillait dans ses vestiges d’éloquence. Il se tut. Le carnet le fascinait à son tour, comme une drogue laissée entre les mains d’un camarade consommateur. Il fallait qu’il le récupère. Tiens, c’est vrai que le Nain avait dit un truc marrant quand il avait ça dans les mains, ça lui rappelait un autre truc que lui avait dit Rose, et qui ressurgissait sans prévenir. Un petit coucou d’un passé cosy, à se câliner sur la banquette en écoutant un CD de harpe, en tout bien tout honneur, dans le parfum discret d’une tisane apaisante. Il tendit la main vers le carnet, comme pour s’en saisir, mais se contenta de le désigner, l’autre main étant venue gratter compulsivement les cheveux fins sur sa nuque.

« Pour en revenir à ce que tu disais, c’est ptêtre naturel de rester collé à son frère, mais c’est aussi naturel que certains soient moins naturels que d’autres. Ya bien des chiens à trois pattes. »

Se sentant craquer, il se détourna avant de risquer de sauter sur le carnet et de se reprendre un coup de dents du chien – ou du Nain peut-être, qui sait, dans la tension qui les animait. Pour se donner une contenance, il rajusta son sac sur ses épaules, regardant s’éteindre le soleil sur un horizon palpitant de teintes fauves. Il en avait regardé, des couchers de soleil… Celui-là était quand même spécial. Au fond de son être, il se battait furieusement avec le verrou d'un coffre fermé depuis longtemps, sentant confusément qu'à l'intérieur, coupé de lui, se débattait un être qui éprouvait des sentiments sur tous ces sujets, et que ces sentiments étaient en réalité les siens. Il n'y arrivait pas pour l'instant, mais dans ces moments-là, il avait parfaitement conscience de la présence de ce coffre, et d'une vie à l'intérieur.

« Je dis pas ça pour m’excuser. J’en ai parlé avec une amie, et elle m’a dit que j’étais ptêtre bien fou, simplement. Que c’était mieux de le savoir et de gérer que de faire comme si c’était pas le cas. »
Revenir en haut Aller en bas

Invité

Message Just because you're burned doesn't mean you're gonna die. [PV Jacky Boy !] › Ven 16 Oct - 21:24
Just because you're burned doesn't mean you're gonna die.
Matthews Brothers

Lenny qui me remerciait. Qui semblait sincèrement soulagé d’avoir trouvé un endroit où passer la nuit. Qui était prêt à faire plein de choses pour pouvoir se payer son loyer. Soit il avait vraiment changé, soit il jouait la comédie encore mieux qu’avant. Dans les deux cas, je m’en fichais pas mal. Pendant toutes ces années il s’était éloigné, je l’avais repoussé dans mon esprit. Il existait, quelque part dans mes souvenirs, mais je m’étais concentré sur les choses qui importaient vraiment. Je n’espérais pas trop renouer avec lui. Il y a quelques années j’aurais sûrement essayé d’enfin tisser ce lien qu’on n’avait jamais eu, mais j’avais renoncé à cette idée-là il y a bien longtemps. Pourtant, en l’écoutant parler, j’eus un sourire qui se voulait encourageant. J’aimais bien qu’il sorte des trucs pareils, même si ça faisait carrément bizarre.

« Je changerai pas d’avis, c’est juste que t’as pas intérêt à venir me demander du lait parce que t’as oublié d’en acheter. » Ce truc typique entre voisins que j’avais déjà vécu une ou deux fois. La deuxième fois il me semblait d’ailleurs que mon voisin m’avait demandé du fromage, ce que j’avais trouvé vraiment étrange, vu l’environnement dans lequel on vivait. M’enfin bon. « Par contre, t’as plutôt intérêt à te dépêcher. C’est un endroit pourri mais les studios restent jamais vides très longtemps. »

J’avais remarqué sa main tendue vers le carnet, mais je ne le lui avais pas rendu tout de suite. Je n’avais pas terminé de fixer cette photo, même si elle était déjà gravée dans ma mémoire et que ces personnages ne changeraient pas, quoi que je fasse. J’aurais aimé qu’ils se mettent à bouger, pourtant, qu’ils fassent du bruit. Des cris de bébé, une voix d’enfant mal assurée. Ca m’aurait permis de découvrir un passé dont mon cerveau refusait de se souvenir. J’ai lu un jour que certaines personnes se souvenaient de leur vie de bébé. Je les enviais, vraiment.  

« Tu m’apprends rien en disant que t’es fou. Je l’ai compris y’a bien longtemps, quand j’ai enfin réalisé que je te comprenais pas et que je te comprendrais jamais. »

Finalement agacé en réalisant que cette photo ne m’offrirait rien de plus qu’un visage figé, je rendis son carnet à Lenny, sans dire un mot. Je finis aussi par me lever, mal à l’aise à l’idée de rester assis à côté de lui trop longtemps. C’était une proximité qui ne m’allait pas, parce que ça faisait tout de suite copain-copain. Et c’était loin d’être le cas, il fallait le dire, autant de son côté que du mien. Je passai énergiquement une main sur la tête de Charlie, qui s’était un peu détendu, entretemps, et qui me rassurait moi aussi.

« Bon, viens, on va mettre la main sur ce studio avant qu’il soit trop tard » lui annonçai-je sur un ton à moitié ennuyé. Le truc c’est que si on ratait l’occasion, je me sentirais obligé de l’aider à trouver un autre endroit et je n’en avais absolument aucune envie. « Tu sais où manger ce soir, au moins ? »   

 

Emi Burton
Revenir en haut Aller en bas

Invité

Message Just because you're burned doesn't mean you're gonna die. [PV Jacky Boy !] › Sam 17 Oct - 9:38
"J'te suis."

La phrase qu'il n'avait jamais dite quand ce petit morveux insistait pour lui "montrer quelque chose" ou lui "présenter quelqu'un". Dans le temps, ces propositions avaient quelque chose d'abstrait, de déchiffré à travers un brouillard digne des hauts plateaux d'Ecosse, ce voile dans son regard que Lenny n'aimait pas sur toutes ses autres photos d'enfance plus tardive. C'était ça, la folie ? Bah. Tant qu'on ne le coffrait pas en institut, la folie restait quand même une chose supportable, et à vrai dire le cadet de ses soucis. Il s'ébroua, referma soigneusement les poches qui préservaient ses trésors, et se tint prêt, dans une sorte de garde-à-vous. Ouaip, au petit de commander. Après tout, ça aurait peut-être marché entre eux s'il lui avait filé les commandes dès le début, s'il n'avait pas été trop fier pour ça.

"Un truc que je me dis... ça aurait été plus pratique si t'avais été le grand. Mais je réfléchis trop à tout ça, hein ? le passé, c'est le passé. T'es plus grand que moi maintenant de toute façon."

Un vrai rire fleurit sur ses lèvres avec tout l'inattendu d'un printemps en octobre, illuminant son regard gris le temps d'une éclaircie. Il marchait en traînant un pied, par paresse, une semi-boiterie de confort que la rééducation à l'hôpital n'avait jamais totalement éliminée, faute de concentration de sa part au moment des exercices. Mais une sorte de ressort athlétique dans ses déplacements indiquait une souplesse nerveuse prête à se déclencher en cas d'alerte, et l'état d'alerte n'était jamais totalement écarté. Il ne semblait pas sentir le poids du sac sur ses épaules ; maintenant qu'il avait son carnet, tout était normal, plus rien n'était tragique. Il ne savait toujours pas s'il finirait ou non en taule, à chanter à tue-tête son répertoire de chansons paillardes dans une alvéole close, pour couvrir les hurlements des autres déjà devenus fous dans les cellules voisines... c'était l'idée qu'il s'en faisait, en tout cas.

De fil en aiguille, à tâcher de garder un silence respectueux, l'image des affiches placardées un peu partout lui revint en mémoire. Un des deux candidats au poste de gouverneur avait dans son programme la notion de meilleur traitement des prisonniers. Mais l'autre promettait un renforcement de la peine de mort, ce qui était certainement plus fiable ; monsieur Colgate, qui posait avec des enfants rieurs devant une prairie photoshoppée, oublierait peut-être ses belles idées humanistes dès qu'il serait en poste. Quant à monsieur Far West, fier comme un bar-tabac dans son club de tir façon Incorruptibles, il avait sans doute sincèrement l'intention de respecter ce point précis de son programme. Au final, Lenny songea qu'il voterait pour le tueur de chamois. Non pas qu'il ait l'intention de voter, bien sûr. Mais ce serait son choix par défaut. Il ne se rappelait pas, à vrai dire, à quoi ressemblaient vraiment ces personnes artificielles, vues uniquement en deux dimensions, comme les créatures surnaturelles d'un dessin animé pour adultes. C'était peut-être bien une vieille, dans ce club de tir.

"Tu sais pour qui tu votes, toi ? Tous ces gens qui te promettent le bonheur, ça embrouille, nan ? Puis le bonheur, c'est tellement relatif. Pour un, c'est ci, pour l'autre, c'est ça, au final c'est toujours un truc qui est devant toi et qu'il faut courir pour le choper. Comme disait ce bouquin : ya ni bonheur ni malheur en ce monde, y a la comparaison d'un état à un autre, vlà tout."

Lenny se mordit la langue. Il voulait se taire, sincèrement. Mais il n'y arrivait pas. Il était possédé par un besoin viscéral d'exprimer le suc de cette conversation, jusqu'à la laisser sèche et inerte, désincarnée sur le pavé, et n'avoir aucun regret. Ce n'était même pas parce que Jack était devenu un beau gosse, et qu'il admirait sa plastique, en chien de meute objectif. Il voulait le connaître, parce qu'il avait la conscience poignante de n'avoir peut-être pas beaucoup de temps pour le faire.
Revenir en haut Aller en bas

Invité

Message Just because you're burned doesn't mean you're gonna die. [PV Jacky Boy !] › Lun 19 Oct - 21:49
Just because you're burned doesn't mean you're gonna die.
Matthews Brothers

Le passé c’est le passé, comme il disait. Ca servait à rien de passer des heures à se demander ce qui aurait pu arriver si…, on n’y changerait plus rien maintenant. C’était comme ça. Je m’étais mis en route dans le silence, ne prenant pas la peine de répondre à ce qu’il me disait. Ma réponse, il la connaissait. Le soleil se couchait, tout doucement, il faisait de plus en plus sombre et ça ne faisait pas de bien au moral. J’avais envie de me vautrer dans mon canapé sous une couverture en laine, la guitare dans les mains, une odeur de couscous envahissant le studio. J’avais envie de couscous, tout à coup, d’ailleurs je commençais à avoir un petit creux. Et Lenny ne m’avait pas répondu si oui ou non il savait où manger ce soir, ce qui m’arracha un soupir à peine audible.

Puis il rompit ce silence que je trouvais pourtant agréable. Au moins, dans le silence, pas besoin de réfléchir au meilleur moyen de lui faire comprendre que oui je l’aiderais parce qu’il était mon frère, mais non je ne lui avais pas pardonné. C’était compliqué comme truc, j’étais obligé de me freiner dans mon élan à chaque fois que mon cœur l’emportait sur ma raison, et j’étais pas très fort à ça. A certains moments j’avais juste envie de craquer, de l’inviter à dîner et de lui poser dix mille questions sur le pourquoi du comment mais… il ne fallait pas. Absolument pas. Il s’en foutait royalement, lui, de toute façon.

La politique. Je ne savais même pas pourquoi il avait envie de parler de ça, parce que dans mes souvenirs, il n’avait jamais pris la peine de voter. Moi non plus, d’ailleurs, c’était sûrement un truc de famille. Puis il se mit à parler du bonheur, et je n’étais pas d’accord. Je m’arrêtai pour laisser Charlie renifler un banc en bois pourri, puis repris ma route et posai enfin mon regard sur Lenny.

« Mon bonheur je l’ai trouvé ici. C’est très cliché, c’est sûr mais… Pour moi, le bonheur, c’est pas une seule chose. J’ai un chien incroyable, un chez-moi plus accueillant que ce que j’avais avant, un boulot que j’adore, des amis que j’aime et qui m’aiment… » Je m’interrompis quelques secondes, puis repris : « Je sais pas ce que t’as, toi, mais doit bien y avoir quelque chose qui te tient à cœur, non ? Faut juste réussir à se concentrer sur ces choses-là, sur ce qu’on a et non pas sur ce qu’on a pas. »

J’accélérai le pas, n’ayant pas envie de trop trainer. Déjà parce que j’avais faim, et aussi parce qu’arriver dans le quartier Ouest dans le noir, c’était tout sauf une bonne idée. Je m’étais rarement battu et je donnais probablement des coups de tafiole, mais bon. C’était comme ça. Un peu plus loin, j’aperçus mon vieux tacot gris à moitié rouillé que j’avais racheté à quelqu’un pour un prix ridicule, qui m’attendait sagement le long de la route. Je détachai la laisse de mon labrador et lui lançai, le sourire aux lèvres :

« Vas-y, dépêche-toi ! » Il fit la course jusqu’à la voiture et un rire léger m’échappa. En arrivant à sa hauteur, je lui ouvris la porte côté passager et il sauta sur le siège à côté du mien, avant de s’y rouler en boule. « Je te conseille de t’asseoir à l’arrière si tu veux pas te faire bouffer par mon chien. C’est toi qui vois. » Pour ma part, je m’assis derrière le volant et allumai la vieille autoradio au son pourri, qui me permettrait de me concentrer sur autre chose que la voix de Lenny. Have a nice day de Bon Jovi. Voilà de quoi me remonter le moral !
  

 

Emi Burton
Revenir en haut Aller en bas

Invité

Message Just because you're burned doesn't mean you're gonna die. [PV Jacky Boy !] › Mar 20 Oct - 12:45
Bordel, il avait même une voiture, ce blaireau ? Même au plus haut de sa gloire, Lenny avait toujours emprunté ses voitures. Ou pris le taxi, quand une autre personne payait. Il avait pourtant appris à conduire, certes au Canada, mais ça ne pouvait pas être si différent ici. Il avait trimballé Rose un peu partout quand elle en avait besoin, et il n’avait jamais eu d’ennuis. A bien y réfléchir, c’était peut-être juste de la chance. Fallait bien que son bon karma soit tombé quelque part ! C’était à peu près sa seule interprétation du bonheur : putain, ça marche, pourquoi ça marche ? Dans ces conditions, en effet, difficile de réclamer d’un politicien qu’il le lui procure à coup sûr.

« Ben, j’avais une piaule chez une fille sympa, mais, ahem, je peux plus y aller. Pour faire court, son frère veut ma peau. Au figuré, hein. »

Sagement, Lenny se tassa sur la banquette arrière, agitant la tête en rythme sur la musique. Pendant une fraction de seconde, il se demanda vaguement comment ferait Jack s’il trouvait une copine ; puis, il conclut que le chien apprécierait la copine, que ce serait son test de confiance pour entrer dans la famille, et que donc elle pourrait s’asseoir à l’avant et même peloter Jackie sans se faire arracher le bras. Du moins, c’était à espérer, parce que le nombre de gars dans la rue qui lui avaient raconté tenir leur armée de chiens du mariage ou du divorce de leurs potes était affligeant. Et de toute façon, il ne voyait pas Jack abandonner quoi que ce soit. S’il l’embarquait, lui, c’est que les liens du passé avaient vraiment de l’importance à ses yeux.

« Et toi, alors ? Les filles ? Ou les… »

Il allait poser une question de toute première importance, mais son estomac émit un hurlement digne des meilleurs Godzilla et l’interrompit sans scrupules. Il jura entre ses dents, en pressant contre lui son sac qu’il avait préféré garder sur ses genoux. Lui qui voulait jouer les grands seigneurs et quitter son frangin sur une note sympa, sans lui dire qu’il avait des montres à vendre ou des passes à faire pour choper son prochain sandwich, ça commençait à sentir le roussi. Et difficile de prétendre qu’il avait super faim malgré un gros repas au restaurant d’autoroute quelques heures plus tôt ; il n’avait jamais été un grand mangeur, pas mal d’engueulades familiales venaient justement de ça et le petit s’en souvenait forcément.

En quête d’un autre sujet suffisamment outrageant pour détourner durablement la conversation, ou ce qui en tenait lieu, il se tourna vers l’extérieur et observa le quartier. Plus les minutes passaient et plus ça craignait. C’était pas forcément l’endroit où il aurait posé son sac, tant qu’il avait des murs autour de lui pour dormir ça allait mais s’il se faisait accidentellement jeter dehors, il aurait intérêt à mettre de la distance entre lui et la zone. C’était un truc à prévoir, il y avait quand même assez de chances pour que ça arrive. Un sifflement appréciateur lui échappa : il avait du cran, le Nain, de crécher dans un pareil trou à rats. Il l’aurait plutôt vu en colocation avec deux trois étudiants camés, dans une petite résidence cool, entre le McDo et la piscine couverte.
Revenir en haut Aller en bas

Contenu sponsorisé

Message Just because you're burned doesn't mean you're gonna die. [PV Jacky Boy !] ›
Revenir en haut Aller en bas
 
Just because you're burned doesn't mean you're gonna die. [PV Jacky Boy !]
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» eyleen ceallacháin ; half in the shadows, half burned in flames
» HERMIONE ⊹ may the bridges I have burned light my way back home
» Confess that you're burned - Drago & Katerina
» [Flashback] Burned to death | Lorenzo & Maxwell
» may the bridges i've burned light my way back home. (gid)

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Marple Spring  ::  :: Corbeille des sujets-
Sauter vers: